"Je ne pense pas que les femmes devraient voter. Un seul vote par foyer donnerait une Amérique plus chrétienne et plus conservatrice. C'est mon monde idéal."
Savanna Faith Stone, 21 ans, 500 000 abonnés sur Instagram, fait partie de ces influenceuses conservatrices qui estiment que les États-Unis devraient instaurer un vote unique par foyer et abroger le 19e amendement, celui qui en 1920 accordait le droit de vote aux femmes. D'après elle, les femmes qui votent "ruinent notamment notre société en votant en faveur de politiques qui font venir des immigrés illégaux sur le territoire pour tuer et violer".
Sur son canal de diffusion Instagram, la jeune femme prodigue des conseils à celles qui, comme elle, ambitionnent de devenir de "bonnes épouses" dans le respect de la "féminité biblique" et compare les féministes à des Jézabels, des femmes maléfiques et perverses.
Savanna Faith Stone avance par ailleurs qu'une "une écrasante majorité de femmes ne voulait pas du droit de vote et que le mouvement suffragiste n'était pas populaire." La jeune femme va encore plus loin, estimant que le féminisme, loin d'avoir donné aux femmes des libertés, les a "réduites en esclavage."
Le combat des suffragistes américaines
Afin de démêler la vérité historique de la fabulation militante, nous avons demandé à Kelly Marino, historienne américaine spécialisée dans l'histoire de l'engagement politique des femmes, d'apporter son éclairage. Elle nous explique que de nombreuses suffragistes ont fait leurs débuts au sein du mouvement abolitionniste contre l'esclavage. Elles y ont débattu d'égalité et ont appris à s'organiser, ce qui a fortement influencé leur campagne ultérieure.
Loin de composer un groupe militant homogène, les suffragistes n'avançaient pas toutes les mêmes arguments : certaines réclamaient le droit de vote au nom de la justice, tandis que d'autres espéraient que les femmes, plus morales, pourraient assainir la corruption, soutenir des réformes positives et améliorer la condition des femmes, des mères et des enfants.
Entré en vigueur en 1920, le 19e amendement a accordé le droit de vote aux femmes dans l'ensemble des États. Cependant, il faudra attendre le Voting Rights Act de 1965 pour que les dernières barrières tombent et que de nombreux Afro-Américains, Amérindiens et immigrants asiatiques puissent enfin exprimer pleinement leur droit de vote.
"Des femmes diaboliques et féministes"
Autre chef d'accusation et pas des moindres, les suffragistes et les premières féministes américaines se seraient adonnées à la sorcellerie. "Il y avait beaucoup de pratiques occultes, explique Savannah Faith Stone, presque toutes étaient impliquées dans la sorcellerie ou la spiritualité New Age, car le christianisme était perçu comme patriarcal. Je dirais que les femmes qui ont manifesté pour le féminisme étaient diaboliques."
Les femmes qui défient les rôles de genre traditionnels ont été présentées comme des menaces pour l'ordre religieux ou social.
Ces attaques, d'après Kelly Marino, sont héritées d'une longue tradition historique : "les femmes qui défient les rôles de genre traditionnels ont été présentées comme des menaces pour l'ordre religieux ou social." Pourtant, l'historienne tient à nuancer : de nombreuses suffragistes étaient profondément religieuses et l'on comptait à cette époque des organisations de suffragistes catholiques. "Certains groupes religieux soutenaient d'ailleurs que l'extension du droit de vote aux femmes était cohérente avec les principes chrétiens de justice, d'égalité et de responsabilité civique."
Cent ans après la ratification du 19e amendement et alors que le masculinisme et l’anti-féminisme sont en plein essor, voici que ses opposants se font de nouveau entendre. Mais ne s’agit-il là que d’une idée marginale portée par une poignée de nationalistes chrétiens ou d’ultraconservateurs ?
L’historienne Beth Allison Barr, spécialiste de la place des femmes dans l’Église, n’en est plus certaine. "Avant, j’enseignais que ce mouvement-là constituait un phénomène à la marge. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas..." confiait-elle au New York Times en avril dernier. L’historienne a en effet constaté que le vote par foyer était de plus en plus évoqué dans les milieux évangéliques où "l’on essayait de le rendre plus acceptable et plus raisonnable".
Une influence croissante dans la sphère politique
Doug Wilson, pasteur et théologien à la tête de l'Église Christ Church dans l'Idaho, une congrégation évangélique réformée, est l'une des figures majeures de ce mouvement. Connu pour ses positions radicales, il milite pour une théocratie chrétienne et estime que depuis le 19e amendement, "un torrent de maux" s'est abattu sur les États-Unis : " la pratique meurtrière de l'avortement, la mascarade du mariage homosexuel (...) et toutes les absurdités woke".
Selon lui, les femmes n'auraient jamais dû se mêler de politique et cela expliquerait la présence dans l'espace public de "comportements délirants (...) et de harpies dérangées". Il déclare pourtant que sa femme, ses filles, ses belles-filles et ses petites-filles votent.
Hypocrite ? Pas vraiment : Doug Wilson est avant tout un pragmatique. Conscient que sa théologie politique a peu de chances d'aboutir pour le moment, il comprend qu’il lui faut d’abord penser à court terme et mobiliser l’ensemble du vote conservateur, femmes comprises. Il a d’ailleurs pour l’heure trois autres priorités : l'interdiction de l'avortement, l'abrogation de l'arrêt Obergefell (qui légalise le mariage entre personnes du même sexe dans l'ensemble des États-Unis) et l’interdiction du divorce sans égard à la faute, qui permet de rompre un mariage sans prouver de torts.
S’il faudra sûrement encore patienter pour que s’établisse une théocratie sur le sol américain, Doug Wilson a d’ores et déjà l’oreille de politiques influents. À commencer par Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense américain qui en août 2025 a reposté sur son compte X une vidéo du pasteur s’opposant au suffrage féminin. Auparavant, Pete Hegseth avait assisté en famille à l’office de Doug Wilson lors de l’inauguration de la nouvelle église Christ Church à Washington, DC.
À l'heure actuelle, abroger le 19e amendement semble tout bonnement irréalisable. Il faudrait que la proposition soit adoptée à la majorité des deux tiers dans les deux chambres du Congrès, puis que l'amendement soit ratifié par les trois quarts des États.
Néanmoins, l'idée fait son chemin... Une enquête d'octobre 2025 réalisée par deux universitaires, Paul Djupe et Brooklyn Walker, évaluait à 22,6 % la part des Américains favorables à son abrogation.
















