« De l’espionnage malveillant, pas du journalisme ». Devenue l’une des têtes de ponts de l’empire médiatique de Vincent Bolloré, Europe 1 voit ses méthodes épinglées par une enquête de la cellule investigation de Radio France. Dans un article paru ce jeudi 15 janvier, elle révèle comment la radio a récupéré l’enregistrement, à leur insu, d’une conversation entre Laurence Bloch et Thomas Legrand, déjà ciblé par l’extrême droite après la divulgation d’une conversation avec Patrick Cohen et des responsables du PS.
Le journaliste politique (à Libération et anciennement à Radio France) s’était entretenu le 15 décembre dernier avec l’ex-directrice de France Inter, Laurence Bloch, dans la brasserie parisienne Le Zeyer. Dès le lendemain, le site d’Europe 1 avait publié une série d’articles sur la « rencontre secrète » Legrand-Bloch. Elle visait selon la radio à préparer l’audition de l’éditorialiste par la commission d’enquête sur l’audiovisuel public.
L’emballement de la « bollosphère » s’était vite retourné contre elle : trop content d’évoquer le sujet sur CNews, Pascal Praud avait évoqué l’existence d’un enregistrement de la conversation avant de préciser ne pas pouvoir le diffuser pour raisons juridiques. Peu de temps après, Laurence Bloch et Thomas Legrand ont déposé plainte contre la radio et la chaîne conservatrices et une enquête préliminaire pour « atteinte à l’intimité de la vie privée » le 9 janvier dernier par le parquet de Paris.
Un journaliste d’Europe 1 qui a « eu de la chance »
Les révélations de la cellule investigation de Radio France ce jeudi confirment l’existence de l’enregistrement et détaillent son origine. Tout est parti d’un jeune journaliste d’Europe 1, Alexis Delafontaine, qui aurait « eu de la chance » selon un de ses collègues cité par la radio publique. Au moment du rendez-vous Bloch-Legrand, il se trouvait au Zeyer pour y réaliser l’interview d’un combattant de MMA.
Le journaliste aurait alors reconnu l’ex-patronne de France Inter et envoyé la photo à des collègues. Ces derniers lui ont confirmé l’information et ont identifié l’homme sur la photo comme Thomas Legrand. C’est là que Louis de Raguenel, le chef de service d’Alexis Delafontaine, lui aurait écrit : « enregistre ». Le jeune journaliste se serait alors exécuté, envoyant la conversation entre Laurence Bloch et Thomas Legrand sous forme de vocaux WhatsApp.
Estimant qu’il tient un « bon coup », Alexis Delafontaine a ensuite contacté son confrère de Libération et l’ex-patronne de la radio pour les prévenir de son intention de « révéler » leur rendez-vous. Interrogée par la cellule d’investigation de Radio France, Laurence Bloch fait état du « ton assez agressif » de son interlocuteur qui l’a accusée d’être « missionnée par Sibyle Veil », la PDG de Radio France, pour pousser Thomas Legrand à « abandonne[r] son contrat avant d’être auditionné par la commission » d’enquête parlementaire.
Legrand et Bloch dénoncent l’usage « malhonnête » de leurs échanges
Des accusations démenties directement par Laurence Bloch, qui coupe court à l’échange et rappelle au journaliste d’Europe 1 qu’elle « ne fai[t] plus partie du groupe depuis 2024 ». Même son de cloche du côté de Thomas Legrand qui dément dans l’enquête de Radio France la version de la « bollosphère » : « Jamais Laurence Bloch ne m’a conseillé de démissionner, je ne suis plus sous contrat avec France Inter depuis la fin de mon émission En quête de politique en juin 2025 ».
Le journaliste de Libération et l’ancienne patronne de France Inter dénoncent tous les deux l’usage « tronqué » et « malhonnête » de leurs échanges par la radio du groupe Bolloré. Dénonçant des pratiques plus proches de l’« espionnage malveillant » que du « journalisme », Thomas Legrand demande désormais à Europe 1 de « communiquer aux enquêteurs l’intégralité de l’enregistrement de leur conversation pour le comparer aux comptes rendus » faits sur la radio et sur CNews.
Auprès de Libération, l’éditorialiste politique s’est dit « halluciné qu’un rédacteur en chef d’Europe 1 », Louis de Raguenel en l’occurrence, « donne l’ordre à l’un de ses journalistes d’espionner un confrère ». Ce dernier, tout comme Alexis Delafontaine et le directeur général d’Europe 1, a été contacté par la cellule d’investigation de Radio France mais n’a pas souhaité faire de commentaire.
D’après l’enquête de la radio publique, l’enquête ouverte par le parquet de Paris en janvier avance. Les policiers de la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP) ont saisi les images des deux caméras de surveillance installée dans la brasserie Le Zeyer.